Je vous après je vous assure...


“Femmes et enfants s’accrochaient aux plats-bords de nos embarcations... Au risque de les faire chavirer “

Ce titre de cauchemar, je l’emprunte à l’un de mes meilleurs camarades Noël Barnaud, jeune officier de réserve sur mon bateau la Capricieuse qui l’évoquait  dans une interview que nous accordions au Journal d’Extrême-Orient le 29 novembre 1954 pour relater les heures d’effroi que nous avions vécues trois semaines auparavant.

Abominable drame de l’exode des populations paysannes « catholiques » du nord Viet Nam devant la poussée des communistes. Un de ces effroyables épisode d’une guerre que nous n’avions pas souhaités.

Ceci est sûrement encore présent comme si c’était hier à la mémoire de la douzaine d’hommes dont je faisais partie ce jour-là…

L’aviso escorteur La Capricieuse à bord duquel je suis quartier-maître (chargé de transmissions) patrouille depuis la mi-octobre 1954 au large de Van-Ly au Nord Viet Nam, secteur repris récemment par les « communistes » suite à la cessation des hostilités.

Nous avons reçu mission du Commandement naval d’embarquer d’éventuels occupants de jonques ou sampans "catholiques" qui fuyant le les "communistes" se rallieraient à des bâtiments français croisant à la limite des eaux territoriales de la R.D.V.N. (République Démocratique du Vietnam Nord) nous n’avons désormais plus le droit de pénétrer dans ces eaux situées au nord du 17e parallèle et encore moins d’en approcher les côtes…

Le temps est superbe et au hasard des « ronds » que nous faisons dans une mer parfaitement calme nous découvrons plusieurs fois par jour des embarcations souvent pas plus grandes que des youyous, chargées de 10 ou 15 personnes, voire plus.

Chaque fois c’est à peu près la même opération, nous stoppons les machines et faisons les manœuvres appropriées avant-arrière pour nous approcher au vent de l’embarcation puis le filin lancé avec le fusil lance amarre siffle par-dessus celle-ci saisi immédiatement par un de ses occupants. Nous les amenons à couple afin de les positionner au plus près de la petite échelle déployée à flan de notre coque tribord et le transbordement commence. Nous agrippons les bras, le vêtement, l’enfant, le vieillard ou le maigre bagage auxquels s’agrippent ces êtres frêles et trempés dont il se dégage comme une odeur de volaille ébouillantée…

Ensuite, nous prenons « soin », selon les ordres, de « pétarder la barcasse » pour la couler afin qu’elle ne constitue pas un danger pour la navigation. Le plus souvent l’embarcation repart à la demande polie d’un ou deux hommes qui s’en retournent rapidement, pagayant à son arrière vers la terre.

Des Vietminh peut-être qui s'en vont, riches des sommes qu’ils viennent de soutirer à ceux qu’ils ont amenés là…

Quand le 6 novembre au matin, de quart à la passerelle, je décrypte un message du L.S.I.L. 9035, j’ai le souffle coupé. Je lis qu’environ deux mille réfugiés vietnamiens attendent sur un banc de sable à l'embouchure du Cua Tra-Ly d’être recueillis par un bâtiment. Le L.S.I.L.9035 qui à commencé à intervenir, ajoute que ces personnes sont en grand danger, car la marée monte et risque de les submerger.

Nous prenons le cap immédiatement de toute la vitesse de nos deux moteurs Sulzer de 4600 chevaux les deux et nous dirigeons vers le point indiqué. On entend vibrer les tôles de la plage arrière et ça mousse sous le pavillon national moi je vous le dis !

Nos machines vieillissantes n’ont plus l’habitude d’être sollicitées de la sorte et je suis sûr que l’officier mécanicien Deg....... est en bas au cul des machines avec ses gars fébriles, mais confiants.

Deux heures plus tard, nous mouillons en face du banc. Surprise toutefois et petite frayeur au moment du mouillage, car un seul maillon (30 mètres) de chaîne suffit, l’écran du sondeur Warluzel renseigne que nous n’avons que moins d'un mètre d’eau sous la quille, il était temps ! Nous aurions pu nous échouer là et « planter 600 tonnes d’acier dans le sable ce qui n’aurait pas arrangé nos affaires !

Il faut dire que la mise à jour des cartes hydrographiques avait été bien négligée depuis ces années de guerre… je peux en témoigner ayant été chargé de ces corrections à l'aide des Éphémérides Nautiques...

Le spectacle de la masse noire que je vois à la jumelle tourelle, de ces milliers de personnes entourées d’eau de tous côtés est impressionnant. Ce sera pire encore lorsque nous y serons !

Le L.S.I.L 9035 déjà là qui a réussi depuis l’aube de ce 6 novembre à recueillir plus de huit-cents personnes, chargé à chavirer s’apprête à appareiller pour Haiphong laissant à notre navire La Capricieuse, que rallie un peu après le L.S.M. 9052, envoyé en renfort par le Commandement Marine le soin de terminer l’opération de sauvetage.

Le 9052 mouille quelques instants après nous à moins d’un mille (1852m) du banc. La vedette, le canot à moteur, les baleinières, le youyou et des radeaux de survie sont mis à l’eau et vers midi nous poussons vers le L.S.I.L. pour prendre les ordres de son commandant, chargé par le nôtre de diriger les opérations puisqu’il est le plus proche du banc.

Le canot piloté par Raymond Prenveille dans lequel je me trouve remorquant le youyou et deux radeaux de survie arrive le premier sur le banc.

Nous sommes aussitôt assaillis par une foule de réfugiés, dans laquelle les femmes et les enfants dominent.

C’est la ruée, l’horrible bousculade, de cent personnes peut-être qui prennent d’assaut nos modestes engins qui ne peuvent en contenir qu’une vingtaine chacun…

Des mamans lèvent à bout de bras des bébés en larmes, des vieillards trébuchent, certains disparaissent sous nos yeux et le courant les emporte. Lorsque la vedette arrive à son tour avec les baleinières, nous assistons à une véritable panique.

Aussitôt qu’une embarcation avance pour les secourir, ces femmes et ces enfants n’hésitent pas à entrer dans l’eau jusqu’au cou, s’accrochant au plat-bord de nos embarcations au risque de les faire chavirer. D’autre, n’arrivant pas jusqu’à nous perdent pied et sont emportés par le courant (un à deux nœuds).

Munis de brassières de sauvetage, nous nous jetons à l’eau pour les secourir, nous sommes débordés par tous ces gens, dont certains se noient.

J’entends l’un de nous hurler dans un sanglot – " Laissez tomber bordel on est ridicule ! ".

Les gens se noient sous nos yeux et je vois disparaître dans un remous une femme et dans bras ses deux petits enfants…

Je pleure et je gueule en même temps moi aussi…

Finalement chargés à craquer nous transbordons ces réfugiés sur le 9052. Le commandant de ce bâtiment décide d’envoyer, au « tour d’après » au-devant de nous son officier en second et quelques hommes pour établir un service d’ordre destiné à empêcher une nouvelle panique.

Et nous faisons une deuxième rotation, puis plusieurs autres encore… La cinquième est rendue difficile par la présence de forts rouleaux, dus à un courant de jusant qui commence à se manifester et la brise de terre qui se lève. Dans ces conditions, nous allons être amenés à modifier notre système de « repêchage ».

À 18 heures, nous sommes à nouveau sur le banc, munis du matériel nécessaire pour établir un va-et-vient à l’aide d’un long cordage entre le banc et la vedette mouillée au large des rouleaux, le canot que je pilote à mon tour assurant le transbordement des réfugiés de la vedette au LSM.

Par bonheur les rouleaux diminuent peu à peu et l’opération devient alors plus aisée. Vers 20h30, le L.C.T 9065 arrive en renfort et mouille à 150 mètres du banc. C’est un navire qui possède une porte abattante à l’avant, ce qui simplifie énormément les opérations.

Vers 22 heures, une femme que nous avions transférée dans l’après-midi sur le L.S.M. mettait au monde un enfant, aidée de l’infirmier du bord !

Nous disposons alors le va-et-vient du L.C.T. à la terre, et dès lors le rythme est décuplé, si bien que vers une heure du matin, le 7 novembre, tous les réfugiés ont été récupérés.

En échangeant plus tard, à la « phonie » avec les autres unités, j’entends dénombrer le sauvetage de 2037 personnes, le bébé y compris…

Le Communiqué publié par l’Amirauté de la Marine Française en Extrême-Orient, de l’époque Saigon, le 20 NOVEMBRE 1954 : Le Commandement naval en Indochine communique ces renseignements complémentaires sur le recueil de réfugiés du Nord Viêtnam dans la région de Tra-Ly par quatre de nos unités, ayant pénétré dans les eaux territoriales de la R.D.V.N. ce qui a donné lieu à une vive protestation du Vietminh invoquant les termes de la Conférence de Genève du 21 juillet 1954… “Dans la nuit du 5 au 6 novembre 1954, un bâtiment léger de notre Marine, le L.S.I.L 9035 en patrouille au large de Tra-Ly était avisé par une jonque vietnamienne que plusieurs milliers de personnes étaient réfugiées sur un banc de sable, découvrant à marée basse à l’entrée du Cua-Tra-Ly. Quatre unités, sur ordre de l’Amiral Jozan Commandant en Chef des Forces Navales d’Extrême-Orient ont dû pénétrer dans les eaux territoriales de la R.D.V.N., en conformité avec les dispositions du droit international maritime pour sauver des milliers d’hommes de femmes et d’enfants menacés de péril de mort. Le banc de sable où ils se tenaient devant être submergé par la marée montante, etc.…

"Développant en ces temps-là un penchant qui ne m’a plus quitté depuis, de photographier des moments , j’avais emporté sur moi enveloppée dans un sac étanche, ma bonne Rétinette F Kodak et j’ai pu à de rares et possibles moments fixer quelques images que je présente ici avec ce qui me reste de la Page du Journal d’Extreme-Orient relatant notre aventure et auquel j’avais confié mon film."

Le Journal d'Extrême-Orient relatant le 19 novembre 1954 un résumé de notre intetview

J'ai gardé cette page du journal comme une pépite rare et des larmes me viennent encore à chaque fois que je le déplie...

Nous étions beaucoup moins souriants une heure plus tard après avoir quitté notre bateau là bas...

17 adultes et une demie-douzaine d'enfants au fond de canot à moteur, la folie ! !

Raymond PRENVEILLE

Nous avions trouvé un vieux sampan abandonné qui nous a bien aidé. Avec le chapeau: Raymond Prenveille... Et Noël Barnaud

Pour tout bagage, sauvé des eaux...

L'un de nos trains de bateaux

Ce père de famille pressant contre lui ses trois enfants sauvés

Le petit à droite est enveloppé dans ma chemise. Nous avons retrouvé leurs parents déchirés de douleur sur le LCT deux heures après leur séparation.

Le Ballet de l'horreur i

Votre serviteur VincentDavrillé et à moins de 200 mètres la foule énorme des réfugiés. Ceux de droite sont encore à sec mais seront sous un mètre d'eau dans une heure.